
CAMBIARE SENSO : Trois artères urbaines rendues à la ville
La Piazza Vittoria était autrefois un parking. Tout comme la Piazza del Mercato. Les voitures occupaient même la Piazza del Duomo. Et jusqu’à il y a quelques années, elles traversaient encore le Piazzale Arnaldo.
Aujourd’hui, il nous semble naturel de considérer ces lieux comme des espaces de rencontre, plutôt que comme des espaces de stationnement ou de circulation automobile.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi.
À un moment donné, quelqu’un a commencé à imaginer une autre ville. À se demander si l’espace occupé par les voitures ne pourrait pas être rendu aux habitants.
Ce n’est pas seulement la forme de ces places qui a changé. C’est d’abord notre manière de les penser.
Et si nous nous posions aujourd’hui la même question à propos de nos rues ?
Et si une rue recommençait à faire ville ?
Pendant des décennies, nous avons mesuré l’efficacité des rues à leur capacité à faire circuler les voitures.
Cambiare senso part d’une autre question : quelle place pourrait-on redonner à la vie urbaine si nous cessions de considérer la voiture individuelle comme le point de départ de tout projet urbain ?
À Brescia, trois grandes artères du centre historique deviennent le terrain d’expérimentation d’une stratégie urbaine commune : Via San Faustino, Via Gramsci et Corso Martiri della Libertà.
Trois rues différentes, trois identités singulières, un même principe : redistribuer l’espace existant pour le rendre aux habitants, à la nature et à la vie collective.
Le projet ne se limite pas à repenser les mobilités. Il interroge le rôle même de la rue dans la ville contemporaine.
Ne plus dessiner des voies. Dessiner la ville.
Cambiare senso, c’est avant tout changer de point de départ.
Si l’on part de la voiture, on dessine des voies de circulation, des flux et des stationnements. Si l’on part des habitants et de la nature, la rue peut redevenir un espace public.
La circulation automobile ne disparaît pas, mais elle cesse de déterminer à elle seule la forme de la ville.
La chaussée se réduit, l’espace piéton s’élargit, la végétation devient une véritable infrastructure urbaine et de nouveaux lieux apparaissent pour s’arrêter, se rencontrer, jouer, s’asseoir ou simplement ralentir.
La question n’est plus seulement « Comment traverser cette rue ? », mais « Qu’est-ce qui nous donnerait envie d’y rester ? »
C’est le passage d’une ville pensée essentiellement pour les déplacements à une ville conçue aussi pour la vie quotidienne et la permanence des usages.
Trois rues. Trois manières de rendre l’espace à la ville.
VIA SAN FAUSTINO : La rivière verte
Via San Faustino est aujourd’hui un espace disputé. Les voitures occupent la chaussée, le stationnement anarchique déborde régulièrement sur les trottoirs et les piétons sont parfois contraints de marcher sur la route. Piétons, cyclistes et automobilistes se partagent un espace insuffisant, entre circulation, bruit et stationnements sauvages. L’une des connexions les plus importantes du centre historique est devenue avant tout un lieu que l’on cherche à traverser le plus rapidement possible.
Pourtant, Via San Faustino relie le métro, l’Université, le quartier du Carmine, la Piazza della Loggia et, à terme, le nouvel ascenseur vers le Château, actuellement en cours de réalisation. Elle possède le potentiel de devenir une véritable colonne vertébrale civique, et non plus un simple axe de circulation.
Le projet inverse cette logique : il introduit une zone à trafic limité (ZTL) et réduit la chaussée à une seule voie de circulation, libérant ainsi de l’espace pour marcher, pédaler et prendre le temps de s’arrêter.
La rue devient un parc linéaire urbain, une promenade lente et ombragée où mobilités, végétation et vie sociale cohabitent.
Une continuité végétale traverse la rue, faisant écho aux cours d’eau qui circulaient autrefois sous San Faustino. Il ne s’agit pas d’ajouter un jardin à la rue, mais de créer une « rivière verte » qui s’élargit et se resserre, générant une succession d’espaces publics tout au long de son parcours.
La végétation devient une infrastructure climatique : elle apporte de l’ombre, augmente la perméabilité des sols, contribue à atténuer les îlots de chaleur et donne à la rue une nouvelle identité. Les jardins de pluie (rain gardens), dépressions végétalisées capables de recueillir, filtrer et favoriser l’infiltration des eaux pluviales, introduisent une nouvelle manière de gérer l’eau en milieu urbain.
Le long du parcours, de petites places, des espaces liés à l’Université, des assises, des aires de jeux, des lieux pour les événements et des zones ombragées créent de nouvelles possibilités pour la vie collective.
Ne plus seulement traverser. Pouvoir aussi rester.
VIA GRAMSCI : Le seuil doré
Via Gramsci offre l’une des perspectives urbaines les plus remarquables du centre de Brescia : la rue s’ouvre directement sur la Piazza Vittoria.
Pourtant, aujourd’hui, cette relation est presque effacée par la circulation automobile.
Les voitures dominent le paysage, les deux façades de la rue dialoguent peu, et l’une des principales entrées vers le cœur de la ville est perçue avant tout comme un axe de transit.
Le projet transforme Via Gramsci en un seuil urbain : une entrée monumentale conçue en dialogue avec l’échelle et le caractère architectural du XXe siècle de la Piazza Vittoria.
La suppression d’une voie de circulation libère de l’espace pour les piétons et rétablit la relation entre les deux côtés de la rue et la place. Un alignement de Ginkgo biloba dessine cette nouvelle entrée. À l’automne, leur feuillage prend une teinte dorée, transformant le paysage en un seuil immédiatement reconnaissable, qui guide le regard vers la Piazza Vittoria.
Il ne s’agit pas d’inventer une nouvelle identité pour Via Gramsci.
Il s’agit de permettre à celle qui existe déjà de redevenir visible.
CORSO MARTIRI DELLA LIBERTÀ : Habiter la rue
Sur Corso Martiri, le problème est encore plus manifeste : les voies de circulation et le stationnement ont progressivement occupé la majeure partie de l’espace disponible, repoussant les piétons sur les marges.
Le projet renverse cette hiérarchie.
Il ne considère plus la rue comme un simple espace de déplacement, mais comme un lieu que l’on peut habiter.
La réorganisation des mobilités permet de créer de nouveaux espaces piétons, des surfaces végétalisées et des lieux de sociabilité.
Les piétons ne doivent plus se contenter de l’espace résiduel laissé en bordure de chaussée.
Ils deviennent le point de départ du dessin même de la rue.
La nature n’est pas un décor. C’est une infrastructure.
L’un des principes fondamentaux de Cambiare senso consiste à dépasser l’idée de la végétation comme simple élément d’embellissement urbain.
Arbres, sols perméables, jardins de pluie et surfaces végétalisées deviennent des composantes essentielles du fonctionnement de la rue.
Sur Via San Faustino, le projet prévoit 1 988 m² supplémentaires d’espaces verts et 200 nouveaux arbres et arbustes. Via Gramsci gagne 274 m² d’espaces verts et 40 arbres et arbustes. Corso Martiri prévoit 1 448 m² de nouvelles surfaces végétalisées et 100 arbres et arbustes.
Au total, plus de 3 700 m² d’espaces verts supplémentaires et 340 nouveaux arbres et arbustes sont prévus pour transformer trois axes urbains en une nouvelle infrastructure environnementale pour le centre historique.
Il ne s’agit pas d’une intervention cosmétique.
C’est une autre manière de penser le sol urbain.
Faire plus avec la ville qui existe déjà
Cambiare senso repose sur un principe simple :
Ne pas nécessairement construire davantage, mais faire davantage avec l’espace dont nous disposons déjà.
Une rue peut accueillir des voitures, mais elle peut aussi absorber les eaux pluviales, apporter de l’ombre, favoriser la biodiversité, soutenir les commerces de proximité, offrir aux enfants un espace pour jouer, devenir le prolongement d’une université ou accueillir un marché ou un événement public.
Un même espace peut remplir bien davantage de fonctions si nous changeons les priorités qui guident sa conception.
Cette logique s’applique également aux matériaux. Le projet explore la possibilité de réemployer les chutes et les déchets issus de la longue tradition du travail de la pierre à Brescia, pour les transformer en revêtements de sol, assises, dispositifs de drainage, bordures et jardins de pluie. Plutôt que d’importer de nouveaux matériaux, il s’agit de donner une seconde vie aux ressources que le territoire produit déjà.
Brescia comme laboratoire urbain
Cambiare senso ne propose pas un modèle formel à reproduire ailleurs.
Il propose une méthode.
Chaque rue possède son histoire, ses dimensions et son identité. Mais de nombreuses villes italiennes et européennes partagent la même situation : d’immenses surfaces d’espace public façonnées tout au long du XXe siècle autour des besoins de l’automobile.
Cet espace existe déjà.
La question est de savoir comment nous choisissons de l’utiliser dans les décennies à venir.
Via San Faustino, Via Gramsci et Corso Martiri proposent trois réponses différentes mais complémentaires : transformer une rue en infrastructure climatique, un axe de circulation en seuil urbain, et un espace de déplacement en lieu de vie quotidienne.
C’est tout le sens de Cambiare senso.
Il ne s’agit pas simplement de changer le sens de circulation.
Il s’agit de changer notre idée de la ville vers laquelle nous voulons aller.
